2021-2022 / PHIL1226-3

Esthétique et théories critiques de la culture, Analyse critique d'une oeuvre artistique

Durée

30h Th

Nombre de crédits

 Master de spécialisation en philosophie et théorie politiques5 crédits 

Enseignant

Grégory Cormann, Maud Hagelstein

Langue(s) de l'unité d'enseignement

Langue française

Organisation et évaluation

Enseignement au premier quadrimestre, examen en janvier

Horaire

Horaire en ligne

Unités d'enseignement prérequises et corequises

Les unités prérequises ou corequises sont présentées au sein de chaque programme

Contenus de l'unité d'enseignement

Faire tableau à la Révolution. Peintures et fêtes.
 
I / Peintures - le peintre qui manque
 
Un historien (Michelet) et un peintre (David) serviront de point de départ. À partir de leurs œuvres respectives, dont on croisera les enjeux, on étudiera des problèmes de « poétique de l'histoire » (au sens donné par Rancière dans Les noms de l'histoire, 1992) - envisageant les manières dont le savoir historique se construit et produit des récits en nouant différents régimes d'expression. « Faire tableau » désignera ici l'une des modalités par lesquelles les faits historiques accèdent au récit. S'il est plus souvent considéré comme un « peintre conventionnel » que comme un peintre vraiment politique, Jacques-Louis David a néanmoins mené de front sa carrière de peintre et ses activités politiques (député à la Convention, organisateur de fêtes révolutionnaires, proche de Robespierre, protagoniste de la Terreur, etc.). Sans surprise, Michelet n'a pas été « emporté » par cette peinture. David était un peintre sérieux et moralisateur, dont le style tranchait avec celui de la peinture précédant la séquence de la Révolution française. On lui a tellement reproché la froideur solennelle de ses tableaux, les allusions antiquisantes rigides, le manque d'agilité de ses personnages, le sens strictement tragique des scènes peintes, qu'il est difficile aujourd'hui de prendre goût à ses œuvres, comme de faire vaciller cette image sévère. Mais il y a une question brulante liée à ces tableaux, que la peinture de David nous lègue : Qui est le peintre de la révolution française de 1789 ? À bien des égards, on dirait qu'il n'y a pas de peintre de la révolution. Bien sûr il y a eu des peintres pendant la révolution, beaucoup et bien formés (David le premier, David l'officiel, le peintre-roi du moment), mais on sent que le tableau manque. Personne ne parvient à se hisser à la hauteur de ces événements déterminants ; aucun peintre ne parvient à être l'exact contemporain de la rupture révolutionnaire, à traduire directement l'énergie révolutionnaire dans l'ordre des représentations. Or l'inactualité de ceux qui cherchent à peindre le moment révolutionnaire n'a pas manqué de produire des rivalités : certains attribueront le titre de « vrai peintre de la Révolution » ou de « premier peintre à quitter l'Ancien régime » à Goya, Géricault ou Delacroix (pourtant plus tardifs). En plus de ces rivalités, on considérera aussi dans ce cours les tableaux qui n'existent pas, qui auraient exister, qui auraient pu exister, ou qui existent dans les esprits. On s'intéressera à des tableaux disparus, comme le portrait de Le Peletier sur son lit de mort par David, intimement lié au Marat, que décrit C. Ginzburg. Deux séances seront aussi consacrées aux tableaux fantasmés : le tableau représentant le Comité de salut public par le peintre François-Elie Constantin dans Les Onze de Pierre Michon ; le tableau du peintre raté Évariste Gamelin dans Les dieux ont soif d'Anatole France. Ces analyses permettront de se demander quelle vérité la fiction peut endosser.
 
II / Fêtes révolutionnaires
 
La question de la fête est tout-à-fait primordiale et n'a pas la légèreté qu'on pourrait lui soupçonner. Comme l'indique Starobinski, les « transformations intérieures du siècle » peuvent se lire dans les changements « que subit la cérémonie plurielle du plaisir ». Le passage entre l'Ancien Régime et l'ère ouverte par la Révolution se manifeste dans la manière dont on pense et dont on pratique la fête : de la fête galante à la fête austère, on perçoit forcément une rupture radicale. Mais cette rupture ne se fait pas d'un coup. Dès le début du 18e siècle, on observe un évident détachement par rapport aux fêtes royales, une désinvolture, voire une distance ironique - qu'il sera intéressant de décrire. Ce qui permet d'analyser le « type » de fête privilégiée par le siècle, c'est bien entendu son aspect collectif. Les fêtes d'Ancien régime n'étaient pas des fêtes qui forgeaient le collectif (où se dégagerait quelque chose comme le peuple). Elles étaient des fêtes « exclusives », des fêtes égocentriques, qui éveillaient des solitudes, permettaient de pavaner individuellement, de s'augmenter dans le jeu des parades et des apparats du pouvoir. Mais au 18e siècle, l'exclusivité de la fête commence à s'effriter, on se désintéresse de la fête « réservée », dans laquelle on a sa place (comme au théâtre son alcôve - qui permet de recevoir les prétendants, qui permet des jeux à la fois spectaculaires et pourtant intimes). La fête qui glorifie chacun individuellement, qui augmente chacun en son plaisir jaloux, commence à perdre de sa vigueur idéologique. Si l'on suit la généalogie de la fête que retrace notamment Starobinski, on observera une logique dont le moment « négatif » pourrait être décrit comme un moment iconoclaste (destruction des images de l'Ancien régime, et de notre attachement à elles), dont on pressent qu'il sera suivi d'un moment de création de nouvelles formes, qui effectivement, doivent être inventées, construites, en particulier dans l'épisode de la Révolution française. David jouera ce rôle-là, un rôle de créateur de formes à haute valeur symbolique pour la République. Il inventera des chorégraphies politiques, des cérémonies, des costumes, des monuments, etc. - où se déploie une inventivité qu'on ne peut pas lui nier. Mais à bien des égards, l'austérité de David fait figure de lendemain de fête. Pourtant, des fêtes d'un type nouveau sont effectivement apparues avec la République, des fêtes officielles mais populaires, des fêtes processuelles prenant place dans les rues, vouées à mettre en spectacle la naissance d'une communauté nouvelle (cf. Ozouf, La fête révolutionnaire). Dans son Histoire de la Révolution française, Michelet insiste lui-même sur cette dimension spectaculaire/vivante du « faire tableau », décrivant par ex. la reconstitution de la Marche des femmes pour la fête du 10 août 93.
  

Acquis d'apprentissage (objectifs d'apprentissage) de l'unité d'enseignement

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Savoirs et compétences prérequis

aucun

Activités d'apprentissage prévues et méthodes d'enseignement

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Mode d'enseignement (présentiel, à distance, hybride)

Lectures recommandées ou obligatoires et notes de cours

Jacques Rancière, Les noms de l'histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, Seuil, 1992.
Jules Michelet, Histoire de la révolution française, 4 volumes, Paris, Gallimard, 1952.

  • « L'exécution de Louis XVI (21 janvier 93) », Tome II volume I / Livre IX chapitre XIII
  • « Mort de Marat », Tome II volume I / Livre XII chapitre III
  • « Mort de Charlotte Corday », Tome II volume I / Livre XII chapitre IV
  • « Fête du 10 août 93 », Tome II volume I / Livre XII chapitre VII
  • « Le tyran », appendice au Tome II volume II.
Jules Michelet, Géricault, Paris, L'Échoppe, 1991.
Jules Michelet, La Sorcière, Paris, Gallimard, 2016.  
Anatole France, Les dieux ont soif
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, livres 5, 8 & 9, 11.
Pierre Michon, Maitres et serviteurs, Paris, Verdier, 1990.
Pierre Michon, Les Onze, Paris, Gallimard, rééd. de : Verdier, 2009.
Eric Vuillard, 14 juillet, Paris, Actes Sud, 2016.
Jean Starobinski, L'invention de la liberté. 1700-1789 suivi de Les emblèmes de la Raison, Paris, Gallimard, 2006.
Carlo Ginzburg, « David, Marat. Art, politique, religion », Peur, révérence, terreur. Quatre essais d'iconographie politique, Paris, Les presses du réel, 2013.
Régis Michel, Géricault. L'invention du réel, Paris, Gallimard, 1992.
Nina Athanassoglou-Kallmyer, Théodore Géricault, Phaidon, 2010.
Simon Lee, David, Phaidon, 2002.
Marguerite Yourcenar, Le cerveau noir de Piranèse, Paris, Gallimard, 2016.
Mona Ozouf, La fête révolutionnaire. 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976.
Mona Ozouf, « La fête. Sous la Révolution française », dans Jacques Le Goff & Pierre Nora, Faire de l'histoire, t. 3, Nouveaux objets. Paris, Gallimard, 1974.
Les Cahiers du GRIF, n° 5, « Les femmes font la fête font la grève », 1974.

Modalités d'évaluation et critères

Travail à rendre - rapport


Explications complémentaires:

Travail écrit. Analyse (détaillée documentée argumentée) d'une oeuvre picturale ou littéraire liée à la séquence révolutionnaire. 

Stage(s)

Remarques organisationnelles

Le cours aura lieu le vendredi de 10h à 13h au premier quadrimestre.
Lancement : vendredi 24 septembre à 10h. Local : A2/4/17
 
Calendrier des séances
 


  • 24 septembre, 10h : Présentation du thème et des enjeux
  • 1er octobre, 10h : Poétique de l'histoire (Rancière, Michelet)
  • 8 octobre, 10h : David, peintre moral
  • 15 octobre, 10h : Les femmes, l'amour et la pitié
  • 22 octobre : Journée du PDR « Iconologie, sensibilité, temporalité » : Anachronismes (Saint-Louis)
  • 5 novembre, 10h : Qui est le peintre de la révolution ? (Michelet, Starobinski)
  • 12 novembre, 10h : Fêtes picturales au 18e, fêtes révolutionnaires (Starobinski, Ozouf)
  • 19 novembre, 10h : Les femmes font la fête font la grève (actualité politique de Starobinski et Ozouf)
  • 26 novembre, 10h : Peintres fictifs I (Anatole France)
  • 3 décembre, 10h : Peintres fictifs II (Pierre Michon)
  • 17 décembre, 10h : La mort du roi. Révolution et exécutions publiques
 

Contacts

 
Hagelstein (Maud.Hagelstein@ulg.ac.be)
Cormann (Gregory.Cormann@ulg.ac.be)