Durée
30h Th
Nombre de crédits
| Master de spécialisation en philosophie et théorie politiques | 5 crédits |
Enseignant
Langue(s) de l'unité d'enseignement
Langue française
Organisation et évaluation
Enseignement au premier quadrimestre, examen en janvier
Horaire
Unités d'enseignement prérequises et corequises
Les unités prérequises ou corequises sont présentées au sein de chaque programme
Contenus de l'unité d'enseignement
Faire tableau à la Révolution.
Un historien (Michelet) et un peintre (David) serviront cette année de point de départ. À partir de leurs uvres respectives, dont on croisera les enjeux, on étudiera des problèmes de « poétique de l'histoire » (au sens donné par Rancière dans Les noms de l'histoire, 1992) - envisageant les manières dont le savoir historique se construit et produit des récits en nouant différents régimes d'expression. « Faire tableau » désignera ici l'une des modalités par lesquelles les faits historiques accèdent au récit.
Constitutive de la modernité, la séquence de la Révolution française a durablement hanté le 19e siècle, et le projet de l'historien-écrivain Jules Michelet constitue à cette époque une entreprise remarquable de négociation incessante avec les cicatrices et les espoirs hérités de la rupture engagée en 1789, un règlement de comptes infini. Mais la construction des récits révolutionnaires n'est pas seulement savante ou littéraire, elle se joue aussi dans la peinture, lieu de possibles compromis plastiques dont le sens est politique, et où s'expriment des tensions et des rapports de force. S'il est plus souvent considéré comme un « peintre conventionnel » que comme un peintre vraiment politique, Jacques-Louis David a néanmoins mené de front sa carrière de peintre et ses activités politiques (député à la Convention, organisateur de fêtes révolutionnaires, proche de Robespierre, protagoniste de la Terreur, etc.) sur lesquelles on apportera un éclairage. Sans surprise, Michelet n'a pas été « emporté » par cette peinture. David était un peintre sérieux et moralisateur, dont le style tranchait avec celui de la peinture précédant la séquence de la Révolution française (cf. Starobinski, L'invention de la liberté. 1700-1789). On lui a tellement reproché la froideur solennelle de ses tableaux, les allusions antiquisantes (romaines) rigides, le manque d'agilité de ses personnages, le sens strictement tragique des scènes peintes, qu'il est difficile aujourd'hui de prendre goût à ses uvres, comme de faire vaciller cette image sévère. En analysant avec minutie ses tableaux (Le serment des Horaces, Les licteurs rapportent à Brutus le corps de son fils, La mort de Marat), on essaiera de comprendre comment - et pour répondre à quelle urgence - se forgent son classicisme et son sérieux. Quelle est la prétention de David ? À la hauteur de quelles expériences radicales son style cherche-t-il à s'élever ? Les analyses qu'on mènera au cours seront mises au service d'un système de contrastes : contraste avec le lyrisme de Michelet, avant tout, mais aussi contraste du style de David avec celui d'autres peintres, différents ou concurrents - en amont du moment révolutionnaire, les peintres du plaisir et de la séduction (Watteau, Fragonard, Chardin), les « ruinistes » (Piranèse, Hubert Robert), en aval Géricault (à qui Michelet consacre plusieurs leçons dans ses cours au Collège de France, voyant en lui le « vrai peintre de la Révolution »), et en parallèle le peintre espagnol Goya.
Acquis d'apprentissage (objectifs d'apprentissage) de l'unité d'enseignement
Ce cours proposera des variations autour de différents types de tableaux :
- Tableaux littéraires: Partant de la grande fresque de Michelet, que Pierre Michon appelle « Monseigneur l'Après-coup » (Les Onze) pour sa capacité à dresser les événements devant la tradition historiographique, on posera le problème du point de vue (et singulièrement du point de vue de l'écrivain) dans la construction de scènes historiques : point de vue détaché permettant la mise en perspective ou engagement immersif non-distant. D'autres récits contemporains seront envisagés en contre-point (par ex. Vuillard, 14 juillet).
- Tableaux historiques: À la peinture de genre du 18e siècle (peinture sinueuse et excessive, peinture de la dépense, de la jouissance et de la fête, de la liberté extrême, des transports esthétiques, des plaisirs noirs et des caprices), succède la peinture d'Histoire, sommée de soutenir la construction symbolique des grands événements de la Révolution française - et sans doute un peu tendue par ces enjeux. Pour consolider la République en devenir, il faut inventer de nouvelles formes, comme cherche à le faire David en puisant dans le répertoire classique. Le cours s'attachera aussi bien à analyser des formes picturales qui reconfigurent la temporalité (la ruine, la grisaille), qu'à envisager les tableaux dont l'ambition était de fixer les événements constitutifs de la Révolution (par ex. David, Serment du jeu de paume).
- Tableaux vivants: L'austérité de David fait figure de lendemain de fête. Et pourtant, des fêtes d'un autre type sont apparues avec la République, des fêtes officielles mais populaires, des fêtes processuelles prenant place dans les rues, vouées à mettre en spectacle la naissance d'une communauté nouvelle (cf. Ozouf, La fête révolutionnaire). En tant qu'organisateur des fêtes révolutionnaires, David contribuait à faire surgir de nouvelles formes. Dans son Histoire de la Révolution française, Michelet insiste sur cette dimension spectaculaire/vivante du « faire tableau », décrivant par ex. - parmi les « chorégraphies politiques » de David - la reconstitution de la Marche des femmes pour la fête du 10 août 93.
- Tableaux imaginaires: On considérera aussi les tableaux qui n'existent pas, qui auraient dû exister, qui auraient pu exister, qui existent dans les esprits. Les tableaux fantasmés (le tableau représentant le Comité de salut public par le peintre François-Elie Constantin dans Les Onze de Pierre Michon) ou les tableaux disparus (le portrait de Le Peletier sur son lit de mort par David, intimement lié au Marat, que décrit C. Ginzburg).
Savoirs et compétences prérequis
aucun
Activités d'apprentissage prévues et méthodes d'enseignement
Trois motifs problématiques seront privilégiés dans les analyses :
- La figure du Roi: Faire tomber la tête du roi revient à poser un geste iconoclaste complexe (cf. Starobinski) - à la fois détruire une image et la rendre immortelle. On étudiera chez Michelet différentes figures de la souveraineté, en essayant de faire voir comment elles jouent aussi dans l'ordre des images : Louis XVI (cf. le récit de sa condamnation et de son exécution), Robespierre (cf. le texte « Le tyran »), David lui-même en peintre-roi (motif repris par Michon dans Les Onze).
- L'Exécution: On analysera des tableaux - littéraires, historiques, vivants, imaginaires - qui mettent en scène des scènes révolutionnaires d'exécution, en étant attentifs à l'appropriation des formes du christianisme et de l'aura de la religion (figures du martyr et de la passion), au moment de la révolution, et en aval (par ex. dessins de têtes guillotinées par Géricault, ou le tableau célèbre de Goya, Les Fusillades du 3 mai 1808). On travaillera chez Michelet et chez les peintres la question du corps (sang, organes, tête, cur) et de ses reliques. On envisagea plus théoriquement le rapport de l'image à l'exécution (cf. Hervé Guibert, L'image fantôme). La peinture n'est-elle pas toujours une scène de crime ?
- La femme: Dans ses tableaux de la Révolution, Jules Michelet attribue une place toujours singulière (et parfois problématique) à l'action des femmes, montrant à quel point celles-ci se débattent avec des affects qui entravent en apparence la prise de décision politique, comme l'amour ou la pitié. On reprendra par ex. chez Michelet le récit du geste de Charlotte Corday (meurtrière invisible dans le Marat de David), en essayant de travailler le lien des femmes à la mort (voir aussi La sorcière). Ces développements serviront de cadre à l'analyse de la place des femmes dans la peinture, par ex. dans le tableau de David, Les licteurs rapportent à Brutus le corps de son fils (1789).
Mode d'enseignement (présentiel, à distance, hybride)
Adaptations organisationnelles liées au contexte sanitaire
Lectures recommandées ou obligatoires et notes de cours
(Autant que possible, les notes de cours et les textes seront rendus accessibles dans une boite numérique créée pour les étudiants)
Jacques Rancière, Les noms de l'histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, Seuil, 1992.
Jules Michelet, Histoire de la révolution française, 4 volumes, Paris, Gallimard, 1952.
- « L'exécution de Louis XVI (21 janvier 93) », Tome II volume I / Livre IX chapitre XIII
- « Mort de Marat », Tome II volume I / Livre XII chapitre III
- « Mort de Charlotte Corday », Tome II volume I / Livre XII chapitre IV
- « Fête du 10 août 93 », Tome II volume I / Livre XII chapitre VII
- « Le tyran », appendice au Tome II volume II.
Jules Michelet, La Sorcière, Paris, Gallimard, 2016.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, livres 5, 8 & 9, 11.
Pierre Michon, Maitres et serviteurs, Paris, Verdier, 1990.
Pierre Michon, Les Onze, Paris, Gallimard, rééd. de : Verdier, 2009.
Eric Vuillard, 14 juillet, Paris, Actes Sud, 2016.
Jean Starobinski, L'invention de la liberté. 1700-1789 suivi de Les emblèmes de la Raison, Paris, Gallimard, 2006.
Carlo Ginzburg, « David, Marat. Art, politique, religion », Peur, révérence, terreur. Quatre essais d'iconographie politique, Paris, Les presses du réel, 2013.
Régis Michel, Géricault. L'invention du réel, Paris, Gallimard, 1992.
Nina Athanassoglou-Kallmyer, Théodore Géricault, Phaidon, 2010.
Simon Lee, David, Phaidon, 2002.
Marguerite Yourcenar, Le cerveau noir de Piranèse, Paris, Gallimard, 2016.
Mona Ozouf, La fête révolutionnaire. 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976.
Modalités d'évaluation et critères
Vous trouverez ci-dessous les modalités d'évaluation envisagées pour les examens en présentiel et à distance ainsi que celle souhaitée en cas de session hybride. En fonction de l'évolution sanitaire, la modalité choisie vous sera communiquée au plus tard un mois avant le début de la session d'examen.
Travail écrit. Analyse (détaillée documentée argumentée) d'une oeuvre picturale liée à la séquence révolutionnaire.
Stage(s)
Remarques organisationnelles
Le cours aura lieu le vendredi de 10h à 13h au premier quadrimestre.
Local : A2/4/17
Séance de lancement : vendredi 25 septembre à 10h (local pour cette seule séance : Espace du département de philosophie)
Contacts
Hagelstein (Maud.Hagelstein@ulg.ac.be)
Cormann (Gregory.Cormann@ulg.ac.be)